Redémarrer la croissance

Redémarrer la croissanceIl y a quelques jours, j’ai allumé CNN et j’ai vu Donald Trump, en Caroline du Sud, qui menait un groupe de gens qui chantait : « Construisez le mur! Construisez le mur! ». Plus tôt, il avait proposé une taxe de 45 % sur les exportations chinoises aux États-Unis. Les économistes et les commentateurs financiers ont démoli ces propositions. Incompétence économique. Contre-productif.

Et pourtant, Trump a encore gagné mardi – dans sept États. En flattant malheureusement les pires instincts des gens.

Bernie Sanders veut mener une révolution économique. Il s’attaque aux banques. Il veut taxer Wall Street pour payer pour une longue liste de promesses. Les experts disent que c’est de la pensée magique.

Mais les gens continuent d’applaudir. Comme disait un commentateur, « il perd peut-être l’investiture, mais il est en train de gagner le débat ». 

Il semble que la popularité des candidats à la présidence d’aujourd’hui ne dépend pas du bien-fondé de leurs idées, mais de leur capacité à canaliser la frustration.

Particulièrement la frustration des électeurs de classe moyenne, ou de ceux qui travaillent fort pour en faire partie. De ceux qui croient que leurs intérêts ne sont plus défendus – ou mis de l’avant – par les institutions et les politiciens traditionnels. De ceux qui pensent que leur vote peut parvenir à changer le gouvernement, mais qu’il ne peut pas changer la politique.

Une politique où ils croient que l’argent finance des intérêts particuliers. Mais pas leurs intérêts.

Trump et Sanders ont tous deux saisi ce zeitgeist – la méfiance généralisée envers la politique, qui découle d’un profond sentiment d’insécurité économique. Une insécurité vécue par trop de gens, dans trop de pays. Incluant au Canada.

Une étude récente de l’Institut de recherche en politiques publiques indique que, de 1982 à 2010, les revenus des 90 pour cent de Canadiens les moins riches ont augmenté de 2 pour cent, alors que ceux du 0,01 pour cent le plus riche augmentaient de 160 pour cent. La disparité est incroyable.

Pas étonnant, dans ce contexte, que tous les partis politiques fédéraux aient placé la classe moyenne au cœur de leur programme lors de la dernière campagne électorale canadienne.

Et pas étonnant qu’on trouve des vastes mouvements en faveur de changements politiques, des deux côtés de l’Atlantique, et une insatisfaction croissante envers nos institutions économiques.

Pourquoi tant de frustration et de méfiance?

Il y a beaucoup de facteurs en cause. Incluant des tendances qui sont positives à long terme, mais qui posent des défis importants à court terme.

Les changements technologiques  – qui transforment radicalement la manière dont on fabrique les choses – et quelles choses on fait.

La mondialisation – qui déplace les lieux où on fabrique les choses. Et qui éloigne l’endroit où on les fabrique de l’endroit où on les consomme.

Et, évidemment, une partie de la frustration vient de notre système financier – un système perçu, par une population de plus en plus anxieuse, comme déconnecté des inquiétudes réelles des personnes réelles qui vivent dans l’économie réelle.

À une époque, notre système financier agissait comme un système circulatoire permettant la libre circulation de l’argent, du crédit et des capitaux – qui soutenaient l’investissement, le commerce et la croissance. Mais, au cours des 30 dernières années, le système s’est transformé en circuit fermé – une fin en soi.

Sous le couvert de l’innovation financière, nous avons créé des instruments financiers complexes, souvent opaques, conçus essentiellement pour les marchés financiers et compris par très peu de gens.

Dans le passé, notre énergie créatrice était dirigée vers de grandes innovations. L’électrification, la production industrielle, la recherche pharmaceutique, et aujourd’hui Internet – toutes ces innovations ont engendré d’énormes retombées positives pour un grand nombre de gens.

Récemment, par contre, trop de nos efforts créatifs ont visé l’innovation financière qui ne profite qu’à une petite minorité. Contrairement au passé, il n’y a tout simplement pas eu de gain pour le citoyen ordinaire.

En fait, c’est plutôt le contraire. Lorsque le système financier s’est bloqué en 2008, les produits financiers hyper-complexes ont aussi mené à l’effondrement de l’économie réelle. Nous nous sommes tous retrouvés en terrain inconnu. Les gens ont perdu leur emploi. Leur maison. En Europe, une génération de jeunes a perdu espoir. Pas étonnant que le sentiment de colère soit si répandu.

Les banques centrales – la Réserve fédérale en tête – ont réagi rapidement. C’est tout à leur honneur. Elles ont innové jusqu’à trouver des solutions créatives pour injecter des liquidités dans le système par le biais d’outils de dernier recours, comme le rachat d’actifs.

De plus, en octobre 2008, pour la première fois de l’histoire, six grandes banques centrales ont agi de manière concertée pour réduire les taux d’intérêt.

Ces réactions rapides ont porté fruit. Les marchés de crédit ont débloqué. Les taux des obligations à long terme ont baissé. Avec le temps, les actions des banques centrales ont aidé à mettre fin à la récession dans la plupart des grandes économies du monde.

Face à la crise, les banques centrales ont donc fait leur travail. Penser différemment pour trouver de nouvelles manières de réagir à une situation inédite. Mais voici le problème : ces mesures n’ont jamais été pensées comme solution à long terme. Elles devaient simplement donner un peu de temps aux gouvernements pour leur permettre d’agir pour stimuler la croissance et développer le potentiel productif de leur économie.

Malheureusement, ce n’est pas ce qui s’est passé. Certainement pas suffisamment pour générer une croissance forte et durable dans un contexte de ralentissement de la productivité du travail, de détérioration des infrastructures et, dans les marchés développés, de vieillissement de la main-d’œuvre.

Résultat? Une croissance mondiale chroniquement faible, qui devrait s’établir à environ 3 pour cent en 2016 selon l’OCDE, et qui touchera tant les économies développées que les économies émergentes.

Mais peut-être que 3 pour cent, ça vous semble très bien? Ce n’est pas le cas. Il y a quelques années à peine, le Fonds monétaire international considérait toute croissance mondiale inférieure à 4,0 pour cent comme faible. Trois pour cent? C’était la zone de récession.

Même aux États-Unis, où les choses vont relativement mieux qu’ailleurs, on prévoit une croissance de 2 pour cent ou moins. Cela aura évidemment des répercussions sur les manufacturiers et exportateurs canadiens qui comptent sur une reprise américaine pour stimuler notre économie, qui devrait croitre de moins de 1,5 pour cent.

Qu’est-ce que tout ceci signifie concrètement pour les gens et pour leur capacité d’améliorer leur sort? Très simple. Quand la croissance économique moyenne des pays développés est de trois pour cent, il faut 24 ans – moins qu’une vie active – pour doubler son niveau de vie. Avec une croissance de 1,5 pour cent, il faut 47 ans, deux fois plus de temps.

Est-ce que la politique monétaire nous sauvera encore une fois, et pourra-t-elle nous sortir de cette croissance anémique? En un mot : non! À force d’être appliquées à répétition, les mesures des banques centrales – tant traditionnelles  que non-traditionnelles – se sont frappées à la loi des rendements décroissants. Aujourd’hui, le système ne répond pratiquement plus.  

Avec des taux d’intérêts aussi bas, une baisse d’une fraction de point n’aura pas d’impact. En fait, ces baisses peuvent même être contre-productives. Les gens qui épargnent en prévision de leur retraite épargnent encore davantage pour compenser les faibles taux d’intérêts, et ils réduisent leur consommation. Les entreprises n’empruntent plus pour prendre de l’expansion mais pour racheter leurs propres actions.

Il est temps de mettre fin à l’obsession de la politique monétaire.

Alors que faut-il faire? Comment pouvons-nous créer un environnement où les gens ont la confiance suffisante pour dépenser, et où les entreprises ont la confiance suffisante pour investir? Autrement dit, comment pouvons-nous générer de la croissance économique dans ce contexte sans précédent?  

Il faut penser différemment. Trouver de meilleures approches. De nouvelles approches.

Les gouvernements doivent agir. Ils doivent créer les conditions qui amèneront le secteur privé à quitter les estrades.

Cela veut dire de mettre la croissance au cœur de leurs priorités : pour stimuler la demande intérieure et pour augmenter la productivité de leurs économies.

En Europe et dans la plupart des économies en croissance, cela implique des réformes structurelles qui feront en sorte que le marché du travail, les marchés financiers et les marchés de produits fonctionnent mieux.

En Amérique du Nord, en contraste, cela implique de se concentrer sur l’éducation postsecondaire, l’entrepreneuriat, l’innovation et les infrastructures – les éléments qui bâtissent la productivité et qui renforcent la capacité d’un pays à produire des biens et des services mondialisés.

Et partout – dans pratiquement tous les pays – ces mesures devront être déployées en parallèle avec une politique monétaire accommodante et des incitatifs fiscaux : le seul environnement qui leur permettra de fonctionner.

Il n’est pas question ici de dépenser de manière irresponsable ou de plaider pour des déficits chroniques. Quoique, franchement? Considérant l’ampleur des enjeux auxquels nous faisons face, et le terrain inconnu sur lequel nous avançons, il est possible que nous exagérions les vertus de l’équilibre budgétaire dans le contexte actuel.

Comme l’écrivait récemment Larry Summers dans la revue Foreign Affairs, «plusieurs s’inquiètent à l’idée que des déficits plus importants alourdiront le fardeau des générations futures… Mais ces générations futures seront dans une meilleure position si elles ont une grosse dette à payer sur des obligations de long terme à faible taux dans une monnaie qu’elles peuvent imprimer que si elles héritent d’un énorme passif d’entretien différé. »

Larry Summers parlait des investissements reportés dans les infrastructures publiques, mais son argument central demeure valide : les déficits réalisés pour investir dans les bonnes choses au bon moment sont préférables à des budgets équilibrés qui n’investissent pas dans le soutien à la croissance.

Cela dit, il faut faire attention aux déficits structuraux. Les gouvernements ne peuvent pas tout faire seuls. Les contraintes budgétaires auxquelles ils font face sont réelles et, dans certains cas, croissantes. Heureusement, les gouvernements n’ont pas à tout faire seuls.

Il existe des institutions financières, comme les caisses de retraite et de nombreux fonds souverains – des investisseurs de long terme – qui gèrent environ de 40 billions de dollars à travers le monde. C’est un énorme bassin de capitaux, avec un potentiel extraordinaire pour alimenter la croissance.

Maintenant, permettez-moi d’être clair et direct. Limpide. Ces institutions, en particulier les caisses de retraite, ne devraient pas, ne peuvent pas, ne doivent jamais devenir des agences de l’État. Elles ne sont pas des instruments politiques. Elles doivent avoir toute l’indépendance nécessaire pour faire les investissements qu’elles choisissent. Point final.

Mais les faits sont incontournables. Pour tous les investisseurs institutionnels à travers le monde, le monde a changé. Au cours des 5 dernières années, le rendement annuel moyen des actions mondiales a été de 10 pour cent environ. Au cours des 5 prochaines années, on s’attend à un rendement de 5-6 pour cent. Même histoire pour le revenu fixe. De 5 pour cent à disons 1 ou 2 pour cent. La fête est terminée. Les sources historiques de rendements ne vont tout simplement pas générer les mêmes résultats qu’avant. Le temps est donc venu de penser différemment – de trouver de nouvelles stratégies d’investissement qui produiront les rendements dont les investisseurs institutionnels ont besoin pour répondre aux besoins des gens que nous servons.

Voici où je veux en venir : à cause des changements dramatiques dans l’univers des rendements, il existe aujourd’hui une convergence d’intérêts entre la mission financière indépendante des investisseurs institutionnels et les besoins en investissements de l’économie réelle.

Un exemple : les infrastructures. C’est l’armature d’une économie. Les systèmes qui la font fonctionner. Qui relient les gens à leur emploi, à travers les transports collectifs. Qui les relient à l’information, à travers les télécommunications. Qui les relient aux marchés, à travers les ports, les routes et les aéroports. Les infrastructures sont des moteurs de productivité. Elles rendent les économies plus compétitives.

Mais ce n’est pas tout. Les infrastructures stimulent l’activité économique. Elles soutiennent la demande, ce dont tous les pays ont besoin en ce moment. Selon le FMI, chaque dollar investi dans de nouvelles infrastructures crée 1,40 dollar de nouvelle activité économique. Et 100 milliards de dollars de dépenses en nouvelles infrastructures peuvent créer 800 000 emplois.

Pour les investisseurs de long terme, les infrastructures offrent quelque chose de difficile à trouver de nos jours : des rendements stables et prévisibles de l’ordre de 7 à 9 pour cent, et un faible risque de perte de capital – exactement ce dont nous avons besoin pour pouvoir répondre aux besoins à long terme de nos clients.

En même temps, ces investissements répondent à un besoin pressant en infrastructures à travers le monde – estimé à 57 billions de dollars pour les 20 prochaines années. C’est environ 60 pour cent de plus que ce qui a été dépensé au cours des 20 dernières années.

Aux États-Unis, l’American Society of Civil Engineers a accordé la note de D+ aux infrastructures du pays. Des investissements de 3,6 billions de dollars sont nécessaires d’ici 2020 en modernisation et entretien retardés.

À la Caisse, nous avons investi environ 13 milliards de dollars en infrastructures à travers le monde. Des éoliennes dans la Mer du Nord au Port de Brisbane en Australie, en passant par la Canada Line de Vancouver, ici au pays.

Et notre objectif est de doubler la taille de notre portefeuille d’infrastructures d’ici les quatre prochaines années.

Nous avons également beaucoup réfléchi aux meilleures manières de financer les infrastructures et nous avons créé un modèle qui a un potentiel intéressant selon nous.

L’idée de base est simple : utiliser les fonds de retraite des gens pour financer des projets pour les gens qui vont améliorer la vie des gens. Il s’agit d’un modèle public-public, et non d’un partenariat public-privé.

Nous proposons de prendre en charge des projets commercialement viables du début à la fin – c’est-à-dire de la planification au financement, de la construction à l’exploitation. Autrement dit, une opération complète et une gestion de bout en bout.

Ce nouveau modèle de partenariat public-public permet aux gouvernements d’agir comme gardiens de l’intérêt public mais il nous transfère les risques financiers et les risques d’exécution.

Pour gérer ces risques, nous avons créé une filiale d’exploitation formée d’ingénieurs et d’experts en gestion de projets. Cette filiale lancera à son tour à un processus d’appel d’offres compétitif, suivant les meilleures pratiques, pour choisir les bons partenaires pour réaliser les travaux.

Au bout du compte, nous sommes propriétaires des actifs, et le projet n’aura jamais figuré au bilan du gouvernement – une différence majeure par rapport aux partenariats public-privé typiques.

Pour les gouvernements à travers le monde, ce modèle pourrait changer considérablement la façon de financer des infrastructures majeures, en offrant une solution à leurs contraintes budgétaires. Pour la Caisse, il s’agit d’une occasion de créer plus de valeur grâce à une connaissance profonde des opérations et une capacité de contrôler l’exécution.

Nous commençons tout juste avec deux projets à Montréal. Nous savons qu’il s’agit d’un modèle nouveau – et certainement d’un nouveau rôle pour une caisse de retraite. Et franchement, c’est ce que nous aimons. Nous sommes convaincus que ce sera un avantage concurrentiel important dans les années à venir. À date, nous sommes encouragés par l’intérêt que le projet suscite aux États-Unis et en Europe.

Ce n’est qu’une seule idée. Seulement le début d’une nouvelle façon de réfléchir à la manière de faire converger les intérêts des investisseurs de long terme et les besoins de l’économie réelle, pour qu’ils se renforcent mutuellement.

Les autres exemples ne manquent pas.

De plus en plus, quand nous investissons dans des entreprises canadiennes, nous travaillons avec elles pour accompagner leur expansion dans les marchés étrangers. Nous utilisons notre réseau de relations à travers le monde pour les orienter vers les opportunités. Pour ouvrir des portes -- ­et des marchés.

En tant qu’actionnaire, nous faisons cela pour augmenter nos rendements, pour surpasser les marchés. Mais, évidemment, à mesure que nous collaborons, ces entreprises contribuent à augmenter les exportations canadiennes – ce qui n’a jamais été aussi important pour la croissance domestique.

Un autre domaine dans lequel nous voyons une convergence d’intérêts : les changements climatiques, un des enjeux marquants de notre époque. À la Caisse, nous avons investi 13 milliards de dollars dans les énergies renouvelables, l’électrification des transports et les immeubles certifiés LEED. Nous sommes le plus grand investisseur en énergie éolienne parmi les caisses de retraite d’Amérique du Nord.

Pour nous, le raisonnement est simple : ces projets génèrent des rendements de 10 pour cent et plus – ce qui n’est pas facile à trouver ces jours-ci. Ils servent également de plateforme pour profiter des gains importants à venir à mesure que les technologies vertes prendront leur essor. Ils deviendront de puissants moteurs de croissance économique, sans parler de leur contribution à l’atteinte des objectifs de COP 21. Comme l’a dit le Secrétaire général de l’ONU dans une phrase célèbre, il n’y a pas de Planète B.

Infrastructures, exportations, changements climatiques : ce ne sont que quelques secteurs où les intérêts de certaines institutions financières différentes – les investisseurs de long terme –convergent avec les impératifs d’économies qui s’efforcent de générer de la croissance.

De nouvelles opportunités. Investir dans des infrastructures nouvelles et modernisées. Dans l’innovation. Dans des façons plus vertes de générer de la croissance. S’éloigner de la fixation sur les marchés financiers pour se concentrer sur l’économie réelle.

Investir dans des choses réelles, qui feront en sorte que l’économie réelle serve mieux les gens.

Oui, nous vivons dans une période de turbulence. Mais les solutions pour générer de la croissance économique ne viendront pas de déclarations à l’emporte-pièce, ni de visions utopiques. Elles ne viendront pas d’un nouvel instrument financier que seul un docteur en mathématiques peut comprendre. Elles viendront de la construction de moteurs de croissance dans l’économie réelle.

En investissant dans ceux-ci, peut-être que nous pourrons réduire l’effritement corrosif de la classe moyenne dont on voit les symptômes à la télévision, soir après soir. Et remplacer cette morosité par un plus grand optimisme face à notre avenir.

 

Traduction française d’une allocution prononcée par Michael Sabia au Toronto Region Board of Trade le 3 mars 2016